PEGGY-JEANNE, Le poker des fées
Niki Vered-Bar

Tante Jeanne, en démonstration pratique.

Chapitre 21

Elle entendit un bruit de pas. Quelqu’un surgit en courant, en haletant, en se désespérant, c’était lui :
— Oh mon Dieu ! Peggy-Jeanne, je suis tellement désolé, je suis « un peu » en retard…

Peggy-Jeanne sentit qu’elle tremblait de tout son corps. Elle se releva, bondit vers lui, inonda sa chemise de larmes encore plus farouches que précédemment.
Il fallut qu’il la console, alarmé par cette affliction immense.
— Calme-toi, je t’en supplie… Moi aussi j’ai eu peur, j’ai craint de ne pas te trouver…
Il la fit asseoir à ses côtés, la tint contre le creux de son épaule en lui caressant les cheveux. Elle écrasait sa tête contre sa poitrine, déjà réconfortée.
Comme c’était bon de sentir la sécurité et le calme qui émanaient de lui ! Sébastien sortit une bouteille d’eau minérale qu’il avait dans son sac de plage, versa quelques gouttes dans sa main et en humecta les paupières et le visage de la jeune fille. Que c’était bon !
Elle renifla, et il lui présenta un mouchoir en papier.

— Décidément, tu es un type épatant, dit-elle en se mouchant. As-tu toujours tout ce qu’il faut sous la main ?
— Désires-tu autre chose ? Voyons…
Il la dévisagea d’un un air sévère et décréta en pontifiant :
— Mademoiselle, votre cas est grave, mais non désespéré. Il va vous falloir un traitement de choc : premièrement, un plongeon dans la mer pour remettre vos petits neurones en place et secondement, il vous faudra faire confiance à votre ami ici présent.
— Bien, docteur, dit la jeune fille, soulagée. Quand commençons-nous l’exécution de la première prescription ?
— Tout de suite ! Le dernier à l’eau a perdu !
Ils avaient tous deux leur maillot sous leurs vêtements. Peggy-Jeanne gagna haut la main, elle n’avait que sa courte robe bleu-émeraude à ôter. Elle atteignait les premières vagues, alors qu’il se débattait encore pour se débarrasser de ses vêtements. Il la rejoignit deux secondes plus tard et ils s’éclaboussèrent mutuellement.
— Tu vas beaucoup mieux, remarqua Sébastien lorsqu’ils sortirent de l’eau, Je suis un bon médecin…
— Si l’on veut… N’oublions pas que c’est le même médecin qui m’a rendue malade ! Pourquoi es-tu arrivé si tard ?
— Pas si tard que cela. Tu exagères ! Je suis arrivé à la pension avec cinq minutes de retard seulement… Dès qu’on m’a donné le mot où tu avais écrit que tu m’attendais à la crique, j’ai couru à toutes jambes…
— Nous avions convenu de nous retrouver à neuf heures !
— Comment ? On ne t’avait pas avertie ? J’ai téléphoné tôt ce matin pour laisser le message que je ne pourrais pas venir avant dix heures ! Et que le rendez-vous était donc décalé d’une heure.
Les quelques nuages qui traînaient encore dans le ciel bleu disparurent en une seconde…
— Oh ! Non, je n’en ai rien su ! À qui avais-tu parlé ?
— Je ne sais pas, il m’a dit qu’il finissait son service et qu’il déposerait le message dans ton casier. Il était un peu avant six heures.
— Ce devait être le gardien de nuit. Zut ! J’ai oublié de rendre la clé, je n’ai donc pas regardé dans mon casier… Tout s’explique.

« Ah, elle se remet enfin ! » songea Sébastien en constatant que les traits du visage de son amie se détendaient, qu’elle souriait.
Lui aussi avait eu très peur. Il était arrivé à dix heures cinq à la pension. « Cinq minutes de retard, il n’y a pas de quoi se savonner la tête, pensa-t-il. De plus, elle n’est pas encore là. » Il s’installa dans un fauteuil du hall, s’attendant à la voir arriver à tout instant. Elle s’avancerait vers lui, faussement navrée, en murmurant, la bouche en cœur : « Oh ? Je suis en retard ? » Les femmes adorent se faire attendre. Pourtant, ce n’était le genre de Peggy-Jeanne… Au bout de quelques minutes, il se leva et déambula de long en large, de plus en plus agité. Philibert l’aperçut et lui fit signe de s’approcher :
— Vous attendez mademoiselle Peggy-Jeanne ? Elle m’a demandé de vous remettre ce mot.
Sébastien lut le court message et demanda :
— Y a-t-il longtemps qu’elle a écrit ça ?
— Je ne sais plus exactement… Hé ! Un bon moment, je crois bien…
Il était dix heures vingt. Elle ne sera plus à la petite crique.
Bon sang ! Elle n’allait pas l’attendre interminablement ! Non, ce n’était pas possible, il fallait qu’elle y soit !
Il courut comme un fou, la tête en détresse funèbre. Où allait-il la retrouver maintenant ? Et qu’allait-elle penser d’un type qui arrivait avec plus d’une demi-heure de retard à un rendez-vous… (non, Sébastien, une heure et demie de retard !) Elle sera certainement exaspérée. Pourvu qu’il puisse la rejoindre… Lorsqu’il la vit, il ne se sentit pas en meilleur état qu’elle, oh non ! Mais un homme comme lui, qui venait de passer deux ans à chasser les dinosaures, n’allait pas défaillir comme une fillette, n’est-ce pas ?
Il réussit à donner le change et le bain dans la mer lui fit autant de bien qu’à elle !

— Quelle était la deuxième ordonnance ? demanda Peggy-Jeanne.
— Je t’avais demandé de me faire confiance.
— Je te fais confiance !
— Vraiment ? Alors je pense qu’il serait temps que tu me dises ce qui te tracasse. Ils étaient tous les deux étendus sur le sable, côte à côte. Il lui prit la main, se redressa un peu en prenant appui sur son avant-bras, de façon à être plus proche d’elle encore.
— Il fait chaud, se plaignit-elle.
— Veux-tu que nous allions autre part ? Viens !
Il se leva en la tirant pour l’aider à se mettre debout.
— Nous allons prendre la voiture et rouler jusqu’à ce que nous trouvions un coin agréable, qu’en penses-tu ?

Sur une plage privée toute proche, ils purent se doucher et se débarrasser du sel et du sable. Ensuite, ils rejoignirent la voiture et roulèrent un bon moment ; Sébastien conduisait lentement, empruntant des routes secondaires, au gré de sa fantaisie. Le paysage était brûlé, rocailleux, desséché par le soleil sauvage de l’été. Ils s’écartèrent de la région côtière et pénétrèrent dans l’arrière-pays. Ils découvrirent enfin, un peu en contrebas de la route, une rivière qui avait laissé des franges verdoyantes. Sébastien gara sa voiture sur le bas-côté. Il aida la jeune fille à enjamber de hautes herbes jaunies, et ils découvrirent l’endroit idéal pour discuter : la rivière à proximité d’un mouchoir d’herbe vert tendre et, au centre, un jeune figuier qui offrait ses fruits et son ombre.

Ils restèrent silencieux. Peggy-Jeanne lui était reconnaissante de ne pas la brusquer. Elle avait très envie de se confier à lui, mais ce n’était pas si évident, et elle ne savait par quel bout commencer.

Ils étaient allongés sous le figuier…
Peggy-Jeanne posa sa tête sur le bras de Sébastien en pensant que c’était là l’oreiller le plus confortable du monde. Elle soupira de toute son âme et se lança dans les explications. Elle commença par lui narrer les journées qu’elle venait de passer au Cocotier, en mentionnant Gustave, puis Zoé. Elle décrivit toutes les mésaventures que la peste lui avait fait subir. Sa voix tremblait un peu en retraçant l’épisode de la main coincée et l’ostracisme dont elle avait été victime à la suite de cela.
— Cela a dû te bouleverser… Elle se tut. Il sentit sa réticence.
— Y a-t-il autre chose ?

Elle prit une nouvelle inspiration, si profonde qu’il s’en émut.
Elle le rassura, ce n’était rien. Sans le regarder, elle aborda enfin la narration de la venue de tante Jeanne.

Elle ne lui épargna aucun détail, ni de ses doutes, ni de ses convictions, ni de son désarroi.
Pendant qu’elle débitait tout ça, il l’observait avec tristesse. « Quel dommage, je ne me suis pas douté une seule seconde qu’elle était dérangée… »
Il avait entendu parler des origines du prénom de Peggy-Jeanne depuis le jour où ils avaient fait connaissance. C’était, il y a quatre ou cinq ans, lorsqu’elle était venue habiter la même maison que sa famille et commençait ses études de pharmacie. Ils en avaient plaisanté plus d’une fois ; il cherchait à la faire rire comme son aïeule Peggy ou bien se jouait d’elle s’il ne la trouvait pas : « Je t’ai cherchée partout ! Je me suis dit que tu as dû être kidnappée par des Martiens ! »
À présent, il se sentit catastrophé. Était-ce le fâcheux incident avec Zoé qui l’avait ainsi perturbée ? Ou bien était-ce un mal qui couvait depuis des années, une démence qui ne s’extériorisait que maintenant ? Avait-elle conscience qu’elle divaguait ? Que fallait-il faire ? « D’abord, il faut qu’elle sache que je ne l’abandonnerai pas, décida-t-il, quel que soit son état, je resterai à ses côtés ! »
La jeune fille avait fini son récit et osa enfin se tourner vers lui, le regarder. Elle vint s’asseoir juste en face de lui et discerna une petite lueur trouble dans les yeux qui ne lui parut pas de bon augure.
— Tout va bien, chuchota Tante Jeanne, il te croit complètement givrée mais il t’aime !
— Tu crois que je délire ? demanda Peggy-Anne à Sébastien.
— Euh ! non… enfin…

Il se montrait prudent. « Si je lui avoue que je redoute qu’elle soit… dérangée, elle risquerait de se croire rejetée. Comment faire ? »

— Je te rassure, je ne souffre pas d’un dérangement comme tu le redoutes, et d’autre part, je ne me sentirai pas rejetée par toi. Tu peux donc, en toute tranquillité me dire ce que tu veux…
Elle avait dit cela en utilisant les mots exacts qu’il avait pensés ; mais cela ne l’étonna pas davantage.
Non… Il s’était bloqué sur la folie de Peggy-Jeanne et se dit que, finalement, cela serait peut-être moins difficile qu’il ne le craignait.
Pendant ce temps, Peggy-Jeanne « conversait » avec sa tante. Elle lui demandait son avis, comment convaincre Sébastien ?

Tante Jeanne avait une idée : « Je peux entrer chez lui, comme je l’ai fait pour toi ; je saurai mieux le convaincre en me mettant dans sa tête… »
Peggy-Jeanne appréhendait un peu cette solution, mais dut convenir que c’était le meilleur moyen pour le gagner à sa cause.
Elle enfonça son regard dans celui du jeune homme :
— Cette fois, c’est à toi de me faire confiance. Tante Jeanne se propose d’entrer dans ton corps. Tu es d’accord ?
Elle perçut le geste de dénégation de son ami et sourit.
— Ne prends pas cet air-là, cela n’a rien de désagréable… Et de toute façon, tu n’y crois pas, alors ?
Tante Jeanne venait de souffler à sa nièce cette dernière réplique.
Sébastien vit là une occasion de démontrer à sa chère Peggy-Jeanne qu’elle ramait dans la choucroute à grande vitesse et qu’elle coulait en pleine confusion mentale : il se déclara d’accord pour l’essai. Aussitôt, il se mit à se tortiller, en disant que quelque chose le chatouillait.
« C’est parfait, c’est la bonne taille ! » affirma Peggy-Jeanne en riant.
Subitement, il ouvrit des yeux ronds, immenses, fixa son amie sans la voir, resta un moment interloqué, fasciné, médusé, pantois, la bouche ouverte en salivant un peu, des glouglous, des bulles en fouillis, des pétards plein la tête ; en proie à une stupéfaction colossale. Il essaya de parler, mais ne put émettre qu’un piteux gargouillis de mots cassés.

— Je… je l’ai entendue !… je je je je… La tante Jeanne informa le jeune homme qu’elle allait sortir de sa tête, mais le prévint, avant de le quitter, qu’il n’était pas au bout de ses surprises.
Elle fit son apparition aussitôt après, cette fois en chair et en os, vêtue de la tenue excentrique qui avait tant étonné sa nièce. Même Peggy-Jeanne sursauta.
Elle jeta un coup d’œil à Sébastien et le vit, debout, défait, le teint grisâtre comme un lavabo poussiéreux, tout en sueur et tremblant. Elle craignit qu’il ne s’évanouisse.

— Ces grands garçons costauds, ça ne les empêche pas d’avoir des vapeurs ! railla tante Jeanne.
Peggy-Jeanne lui lança un regard en lame de rasoir et soutint son ami. Elle l’aida à s’asseoir et cala sa tête contre le tronc du figuier, prit la bouteille d’eau minérale dont il s’était servi sur la plage, et le fit boire. Il reprit des couleurs, affirma d’une voix encore avachie qu’il allait mieux.
Il évitait de regarder du côté de la tante de Peggy- Jeanne qui s’était assise à quelques pas d’eux et les examinait en jubilant.
Il interrogea à voix basse :
— C’est vraiment vrai ?
— C’est ce que je ne cesse de te dire depuis une heure !
— Je sais… Pardonne-moi, mais ce n’est pas facile à accepter.
— Oh ! Je comprends ! Moi-même…
Tante Jeanne jugea qu’elle pouvait se joindre à eux. Elle serra la main du jeune homme encore bouleversé.
— Bon ! Eh bien, les tourtereaux, je vous laisse, vous n’avez pas besoin de moi. Je vous retrouverai plus tard…
Elle rappela à sa nièce que le magicien Jean-Juste Ozo devait donner une nouvelle représentation au Cocotier. Elle demanda à Sébastien d’y assister avec son amie. « Ce sera un beau spectacle, vous verrez ! », et elle disparut.
Elle était en face d’eux, et hop ! une seconde après, elle n’y était plus !

Il y a des moments dans l’existence où le temps, les soupirs, la respiration même sont plus profonds, et le sentiment d’exister s’intensifie prodigieusement.
Une légère bise affectueuse faisait onduler le tapis d’herbe câline. La nature les enveloppait de bienveillance. Ils étaient seuls, face à face. Enfin, Sébastien sourit, approcha le visage de Peggy-Jeanne du sien et l’embrassa.
Ce fut un long baiser, doux de bonheur, de mystère, d’amour tout neuf. Peggy-Jeanne était lavée de tout tourment. Elle se sentait légère comme une plume céleste ; elle venait d’accéder à l’Empyrée, de s’introduire au cœur d’un paradis terrestre insoupçonné.

Ils avaient tellement été absorbés par tout ce qui venait de se passer, qu’ils n’avaient même pas pensé à s’alimenter. Ils cueillirent quelques fruits, mûrs à souhait, du figuier. Le bruit saugrenu que fit le ventre vide de Sébastien les rappela à l’ordre. Il prit la main de sa compagne et l’aida à gravir la légère déclivité jusqu’au bas-côté où ils regagnèrent la voiture brûlante de soleil. Ils roulèrent vers Villeneuve-Loubet, et s’arrêtèrent à la première auberge venue.
— J’ai l’impression de vivre un rêve, dit Sébastien en mangeant des pâtes au pistou. Je ne sais pas, je vais peut-être me réveiller et rien de tout cela n’aura été vrai…
— Je comprends ce que tu ressens, mais nous sommes tous les deux en train de déguster de la nourriture réelle ; le soleil de la Côte est réel, je suis réelle, et tante Jeanne… elle, je ne sais pas trop !
— De tout cela, je retiens le plus important : toi ! tu es là et cela seul m’importe…

Ils mangèrent peu. Comment avoir de l’appétit lorsque des sentiments tissent d’harmonieux cordons de fleurs autour de vous et lorsque vous venez de vivre des événements si fantastiques ?

Ils retournèrent au bord de la mer, délaissèrent d’un même accord la petite crique.
Ils étaient épuisés et leurs corps réclamaient un peu de commodité. Ils s’installèrent sur de confortables chaises longues, l’un à côté de l’autre, sans parler, sourds aux bruits des vacanciers autour d’eux. Chacun se repliait sur ses propres rêveries et savait fort bien que l’autre respirait les mêmes échos.
C’est aussi cela l’amour naissant, une onde qui glisse entre deux corps, la main de l’un dans la main de l’autre et le silence chargé de partages.


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