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Turlubuc, histoire de cravate

Auteurs : Intéa, Intelligence Artificielle Spéciale et Niki

Mamie Bollog  ♦  La cravate  ♦  Turlubuc et le psy


Chapitre 1



G
rand-maman Bollog vivait souvent de rapines. Elle considérait ça comme un sport et se montrait plutôt adroite. Son grand âge camouflait une témérité insoupçonnée. Cette vieille dame aux cheveux blancs avec sa canne de grand-mère, paraissait timorée, fragile et perdue.
Pourtant elle entretenait sa forme et soulevait des haltères de vingt-quatre kilos aussi aisément qu’elle aurait tenu des aiguilles à tricoter. Loin de la vue de toute âme elle avait installé un trempoline dans sa cour et faisait des cabrioles impressionnantes. Ainsi Mémé Bollog, que l’on croyait un peu gâteuse et qu’on aidait volontiers à traverser la rue, loin des regards, se redressait de 12 centimètres et marchait d’un pas souple et allègre.
Un jour pourtant, ce fut son dernier cambriolage.
Toute recroquevillée, vêtue d’un ample manteau gris et digne qui dissimulait discrètement une petite valise à roulettes, elle entra dans la plus fameuse boutique, presque un musée, où l’on exposait et vendait des cravates de toutes sortes : des reliques sacro-saintes et historiques comme celles ayant appartenu à Jules César, à Saint Pierre, au papa de François premier, à Voltaire, à un oncle de Jeanne d’Arc. Et tant d’autres. Certaines étaient en tissus fin et rares, d’autres tissées et brodées à la main. Certaines étaient des créations originales de tribus africaines ou même d’inuits.
C’est dans ce palais de la cravate que Mamie Bollog entra, toute vieille, courbée et tellement inoffensive... On la fit asseoir dans un fauteuil de velours brodé, on lui servit une tasse de thé à la cannelle et on lui présenta des tiroirs de cravates luxueuses.
Elle observait ces trésors à travers des lunettes aux verres épais, buvotait son thé, puis reposa la tasse sur sa soucoupe de porcelaine. Alors, il y eut un silence épais, lourd de tombeau et, ce jour-là, dans cette boutique, il y eut le jour d’avant et le jour d’après.

mamie-bollog
On ne peut décrire la stupéfaction des vendeurs de cravates lorsque la mamie se redressa soudain telle une robuste Amazone, qu'elle sortit un revolver de son sac à main d’une main ferme et menaça de tous les zigouiller. Ils durent se plaquer contre un mur pendant que mamie Bollog enfonçait autant de cravates qu’elle pouvait dans la valise à roulettes - que personne n’avait remarquée.
Le hold-up achevé, elle remit son arme dans son sac à main, prit ses jambes à son cou, la valise tressautant sur le trottoir, et elle arriva, à peine essoufflée, chez elle.
Elle n’avait pas remarqué l’escouade de la gendarmerie qui courrait derrière elle.
A peine s’était-elle débarrassée de son manteau qu’on frappait à sa porte, « Police ! Police ! » Elle était prise ! elle ne put camoufler qu’une seule cravate au fond d’un tiroir et dut remettre son butin aux forces de l’ordre. On lui passa les menottes
Plus tard eut lieu un jugement au cours duquel la rouerie, la malhonnêteté et la perfidie de la vieille dame furent percés à jour.
On ne sait que peu de choses de sa vie en prison. Elle soulève à bout de bras, dit-on, ses codétenues pour se maintenir en forme…

Un an plus tard, un journal a annoncé l’évasion d’une mamie qui aurait creusé un tunnel de 7 km avec sa petite cuillère. On a aussi raconté l’émeute du 12 mars, dans le même centre pénitencier, qui aurait profité à une trentaine de vieilles taulardes, trois en chaise roulante et deux autres en lit à roulette, de prendre la poudre d’escampette. Récemment encore, une prisonnière de 96 piges (on a de bonnes raisons de croire qu’il s’agit bien de Mamie Bollog) aurait simulé une crise cardiaque. Emmenée d’urgence à l’hôpital, elle aurait tenté d’en ressortir de suite en menaçant le personnel hospitalier avec une seringue. Maîtrisée, elle finit par avoir une vraie crise cardiaque deux jours après.
On nous dit que, en bonne santé quoiqu’encore hospitalisée, cette mamie étudie un nouveau plan d’évasion, cette fois avec la complicité d’un jeune infirmier.


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Chapitre 2



C’
est Turlubuc qui habite aujourd’hui la maison de sa grand-mère.
Ce soir, il est invité à dîner chez un couple d’amis, Louise et Jules. C’est la première fois qu’il se rendra chez eux et ils l’ont averti qu’il y aura du beau monde :
-  Tu te souviens de Didier Pommé, le crac en math ? Maintenant il est responsable d’une agence de voyage qui organise des tours du monde et des visites de grandes villes à dos de chameau !
-  Ah ? Le grand Didier ?
-  Exactement ! Et tu souviens de Pauline ? Mais si ! une belle brune, qui avait des crises d’asthme à chaque interrogation écrite ?
-  Oui, je me souviens ! Ah ah !
-  Aujourd’hui elle dirige une école de perruques pour chauves et elle est mariée avec un type qui a fait fortune en élevant des tarentules géantes qui dansent Le lac des cygnes avec beaucoup de grâce….

Turlubuc veut impressionner ses amis. Ce soir, il sera le point de mire de cette petite assemblée.
Il sort son plus beau costume. Il sent un peu la naphtaline mais grâce à son spray désodorisant anti-odeurs, à la fleur de citronnier, ça passera ! en ouvrant un tiroir il aperçoit un tissu qu’il n’avait encore jamais remarqué, un peu coincé dans l’arête du bois. En tirant doucement, il finit par ressortir la cravate qui faisait partie du fameux butin de Mamie Bollog.
Turlubuc la regarde avec attention et comprend qu’il s’agit là d’un vrai trésor. Tissée à la main, en grenadine de soie et en fils d’or, cette cravate jettera tout le monde par terre. Ils seront éclaboussés par son éclat singulier et Turlubuc fera un effet bœuf d’enfer !
Il la lisse doucement presque effrayé par ce que dégage la bande de tissu. C’est avec une délicatesse inattendue chez cet homme tout en pointes, qu’il s’en revêt, soignant le nœud, se regardant encore et encore dans le miroir.
« Cette cravate me va comme un gant ! » se répétait-il.

Ses amis habitent une petite maison un peu vieillotte mais qui a le charme de l’ancien. Des toiles de grands maîtres au mur, une décoration de grande classe, nous sommes chez des gens importants et Turlubuc est fier d’exhiber sa cravate. En fait, personne n’y fait attention.
Le repas se déroule correctement, Turlubuc impressionne par ses remarques sur le temps qui d’ici peu ne sera plus le même, affirme-t-il. « Le temps est le passé, donc il n’existe plus et le temps du futur on ne le connaît pas, alors, n’est-ce pas ? Moi, j’ai passé mon temps à attendre un autre moment ! Vous croyez que ce moment est venu ? Ce n’était jamais le bon moment ! Alors ce sera quand ? Demain, il sera temps de voir, ce n’est qu’un mauvais moment à passer… Vous suivez ? »
Pour détendre l’atmosphère, Louise lui dit sans enthousiasme qu’il porte une belle cravate et enchaîne, très vite, qu’on fasse passer le plateau de fromages.
Chacun de s’extasier sur le Reblochon bien à point et sur le petit crottin de chèvre bien moelleux : « Goûtez-le, vous m’en direz des nouvelles ! »
Turlubuc est mis à l’écart, le choix des convives est net : ils en ont ras la tasse de ses discours absurdes et préfèrent s’occuper de tartines.

Finalement on arrive au café, et Turlubuc en profite pour aller au petit coin.
Cette pièce est toute en hauteur. Une fenêtre, au-dessus de la cuvette est ouverte.
Cela le dérange car il n’est pas question qu’on surprenne son intimité !
la-cravate
Pour fermer la fenêtre, qui est assez haute, il doit monter sur la cuvette. Il ne mesure pas le risque qu’il prend, mais un Turlubuc est, et restera, un Turlubuc ! Alors, il relève un peu le bas de son pantalon pour plier le genou droit.
En faisant ça, la cravate s'entortille abusivement dans la boutonnière du poignet droit de sa chemise, sans qu’il le remarque.
Inconscient du danger, il grimpe sur la cuvette et tend le bras pour fermer la fenêtre.
Le bras droit, vous suivez ? cravate, poignet de chemise, boutonnière ? Alors… le poignet de la manche s'accroche à la poignée de la fenêtre, Turlubuc perd l’équilibre, tombe, fait tomber tout ce qu'il y a autour de lui et se retrouve étranglé par la cravate.
Voulait-elle se venger ? on ne le saura jamais.

Ses amis accourent pour assister à un spectacle navrant : Turlubuc a essayé de se pendre en accrochant la cravate à la fenêtre et en se jetant dans le vide !
Après les « Oh ! » et les « Ah ! » de rigueur, ils conjuguent leurs efforts pour sauver Turlubuc d’une fin atroce, Heureusement, la boîte de secours est proche : Jules se saisit d’une paire de ciseaux et coupe la cravate en deux.
Turlubuc s’effondre, moitié dans la cuvette, moitié au sol, retrouve vite la respiration, et en découvrant le sort de sa cravate ne retient plus ses larmes : cet homme est au bout de lui-même !
La pagaille est à son comble. On l’aide à s’extirper de la cuvette, on le soutient et lui dit qu’on l’aime, qu’on ignorait à quel point il souffrait : « Nous somme tes amis ! Nous voulons que tu vives ! Tu peux, cher Turlubuc, compter sur nous ! »

Un peu abasourdi par sa mésaventure, Turlubuc reste inerte dans le fauteuil dans lequel on l’a installé. À table, ses amis chuchotent :
-  Il paraît qu’il a déjà tenté de se suicider en avalant des petites cuillères…
-  Oui… c’est sa grand-mère qui l’a sauvé ! Quelle histoire !
Isolé, Turlubuc ressasse son humiliation et la perte de sa cravate. À table les chuchotis continuent.
-  Regardez-le, ce gros glaçon endeuillé ! et sa cravate… Il ne va pas l’avaler et s’étouffer ici, quand même !
-  Il n’est pas frais sous son crâne, ce type… qu’il aille mourir ailleurs !
-  Tu as bien raison, comment s’en débarrasser ?
-  Attendez…
Jules se lève, va vers Turlubuc et lui demande de se joindre à eux.
« On est inquiet, cher ami, tu sais combien tu comptes pour chacun de nous. »
Turlubuc s’installe, on met devant lui une coupelle de fruits, un verre de Cognac.
-  On voit bien que tu es un peu perturbé, tu sais, nous comprenons, tous, qui n’est passé par là ?… (blablabla) Nous voulons t'aider… (blablabla), tu peux compter sur nous… (blablabla) Je connais, personnellement, un psy formidable… je lui demanderai, il te recevra certainement… (blablabla). Alors, tu es d’accord ?
Etourdi par le traumatisme de sa cravate et le Cognac, Turlubuc avale un second verre de Cognac et, du raisin plein la bouche, grognonne oui, au hasard.
La soirée se finit, enfin.

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Chapitre 3



L
e lendemain matin, Turlubuc reçoit un coup de téléphone de Jules qui lui annonce qu’il a pris rendez-vous pour lui chez le docteur Boulboulle, demain à midi. « Vous verrez, c’est le meilleur psy de la région ! »

Pour arriver au cabinet du Dr Boulboulle, Turlubuc entre dans l’hypermarché du quartier, traverse les rayons de l’électro-ménager, la poissonnerie, en passant par l’épicerie et les soins d’hygiène. À gauche, la charcuterie. Et derrière le pâté en croûte et la choucroute garnie, une plaque en plexiglas indique :
Dr B. BOULBOULLE
Psychiatre usagé
Frappez avant d’entrer

Turlubuc frappe et l’un des employés de la charcuterie lui hurle d’entrer, alors Turlubuc entre et découvre un cabinet à peine plus grand qu’un réduit. Le docteur se lève, il est un peu gros, rougeaud et sent l’ail.
-  Asseyez-vous, monsieur… ?
-  Turlubuc !
-  Bien ! alors, qu’est-ce qui vous amène et comment puis-je vous aider ?
Turlubuc est gêné par les odeurs de la charcuterie avoisinante, mais se lance en disant que, d'abord, c’est un malentendu !
Il remarque le sourire narquois du toubib et son regard dubitatif qui souffle « Ben voyons ! ».
Turlubuc raconte son histoire, le dîner chez ses amis, les toilettes, la cravate...
turlubuc-psy
Le psy prend des notes et interroge :
-  Avez-vous des pulsions particulières face aux cravates ?
-  Hein ?
-  Cela vous arrive-t-il souvent de monter sur la cuvette des toilettes ?
-  Non, non…
-  Votre dépression a-t-elle commencé avant ou après vos phobies de cravates ?
-  Pas du tout !
-  Vous avez donc tenté de vous étrangler avec une cravate ?
-  Nullement, mais que...
-  Éprouvez-vous de la haine envers la société ?
-  Mais… arrêtez !
Turlubuc commence à s’énerver. Il se lève et lance un doigt accusateur vers le psy, aplati au fond de son siège, en grondant, toutes dents en avant :
-  Et vous-même, docteur ? HEIN ?»
Le docteur se ratatine davantage et murmure en hochant la tête :
-  Ah ! Ah, la société ! La société... Oui, souvent !
Le visage rouge du psy prend une teinte violette acide. Il pose son stylobille, les yeux à l’envers. Turlubuc l’a touché pile ! Il sort de sa poche le papier d’emballage d’un ancien hot-dog et s’en éponge le front. Sur un ton de confidence, il avoue ses graves problèmes existentiels :
-  Je ne suis pas toujours sûr d’être moi, je ne sais pas si je suis qui je suis, et si ce n’est moi, qui suis-je ? suis-je un autre ? suis-je dans le bon sens de la vie ? et quel est le sens de la vie ?
Le psy se lève, monte sur le bureau, descend, s’assied, réfléchit, reprend ses réflexions :
« Si j’étais un autre, je pourrais comprendre, je pourrais même faire affaire avec vous, monter un élevage de cravates, les accrocher les unes aux autres pour en faire des balançoires, faire une union de cravates pour empêcher les digues de rompre les jours de tempête. Si je voulais être moi sans moi, qui serais-je ? Qui ? où ? Pourquoi ? Ah ! Ah ! Que c’est drôle ! »
À présent, le docteur Boulboulle, debout sur sa chaise, esquisse un pas de danse...

Turlubuc quitte le psy et le rayon de la charcuterie sur la pointe des pieds.


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