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Turlubuc en enfer


LE NEUVIÈME CERCLE DE L'ENFER
Avec la participation involontaire de
⇒  Dante Alighieri
⇒  Jean-Paul Sartre




C
e matin Turlubuc se réveille les pensées à l’envers ; quelque chose cloche, se dit-il. Il ne sait ce qui s’est passé.Il n'avait pourtant pas bu hier soir ? Il se lève, un peu titubant, jette un regard vers le miroir et… ne se voit pas. « Je dors encore ! » pense-t-il et se met une giclée d’eau glacée sur le visage, se regarde à nouveau, un peu méfiant tout de même : « Le miroir ne fonctionne plus ? » Il cherche sa petite glace de poche, la pensée aveugle mais le regard frais, et c’est le même constat : il ne se voit pas.
« Je n’ai plus de reflet... je ne me vois plus... comme si j’avais cessé d’exister... Si ça se trouve, je suis mort et je ne m’en suis même pas aperçu. Non... je le saurais quand même ! C'est une blague ? »
Il ne sait pas vraiment où il est, cela ressemble à son appartement, mais, autour de lui, il ne voit qu’un carrelage gelé. « Ce n’est pas chez moi. »
Il se souvient de méfaits et de truanderies diverses et, la semaine dernière encore, ce copain d'enfance qu'il a trompé au cours d'un jeu de cartes truqué ; il grimace : « Cela ne m’étonnerait pas que je sois en enfer, oh zut ! J’aurais quand même préféré une cellule VIP ! ».

On frappe à la porte, Dante entre et lui serre la main avec solennité :
« Bienvenue, voyageur perdu. Tu as pénétré le Neuvième Cercle de l’Enfer, là d'où les âmes damnées ne peuvent plus sortir. »
Turlubuc fait front :
-  Âme damnée ? C'est à moi que vous parlez ainsi ?
Sur ce, Sartre entre à son tour en faisant semblant de rire : « Turlubuc, félicitations ! Hé bien, tu en fais une tête ? Tu as pourtant remarqué que tu n’as plus de reflet ?
Turlubuc hoche la tête, et confirme, il ne se voit plus. Il ne s’attendait pas à se réveiller invisible.
Sartre rit plus fort encore.
« Mais bien sûr que tu ne te vois pas, mais tu n'es pas vraiment invisible : ton image n’existe que si quelqu’un d’autre la perçoit. Tu es en enfer, mon vieux ! »
Dante réplique :
« Ah non ! Ici, tout le monde est invisible ! »

Turlubuc se regarde encore furtivement dans son petit miroir de poche, mais ne voit rien. Il réalise qu’il fait vraiment froid ici. Où sont ses pantoufles fourrées ? Il n'y a pas de chauffage ici ? On lui avait toujours parlé des flammes de l'enfer... « C’est pénible, se dit-il, on ne nous dit jamais rien ! C’est quoi tous ces glaçons ? »
-  C’est le neuvième cercle ! proclame Dante.
-  Ah oui, c’est vrai, on est en enfer. Le neuvième cercle ? et pourquoi pas le septième ? le huitième ? où sont les autres cercles ?
-  Tu as été très performant, tu as pu passer directement au dernier cercle. Et puis, il y avait tellement de monde. Les enfers sont surpeuplés, et au prix actuel où est l'essence, le pétrole, les damnés doivent pédaler pour alimenter le feu sous leurs propres pieds. Et quels embouteillages...
Sartre ne se retient pas de pousser une petite pointe sarcastique :
-  C’est bien la preuve que cet Enfer n’a pas été pensé pour l’éternité. Vous auriez dû prévoir une meilleure gestion des ressources. Et vous faites comment maintenant ? Hein ?
-  On rationne. Supplice de feu un jour sur deux. Le reste du temps, les damnés doivent se flageller eux-mêmes. On envisage de créer un Enfer annexe, mais il faut des autorisations ! répond Dante en ravalant son exaspération et en réfléchissant de quelle manière il pourrait se débarrasser de ce Sartre.
Il tape sur l’épaule de Turlubuc :
-  Nul ne peut échapper à son destin. Tu es là, toi, vide, seul, tu es entré ici en perdant toute espérance, n'est-ce pas ? Tu n’as même plus de visage !
-  D’habitude, si… Non mais sans blague ? Je suis trop jeune moi, et je ne vois pas mon avenir ici. Je veux un autre destin !
Sartre ne peut s'empêcher de mettre son grain de sel :
-  Nul n’a de destin. Seulement des choix absurdes.
Turlubuc relève le col de son veston :
-  Dites, on cause, on cause, mais j’aimerais bien sortir d’ici me réchauffer et boire un petit café, moi !
-  Impossible ! dit Dante.
-  Rien n’est impossible, tout est absurde, rétorque sèchement Sartre. Si tu trouves l’issue par la pensée, tu sortiras par la volonté. Tu dois comprendre que rien de tout cela n’a de sens. Si tu le réalises pleinement, tu créeras une brèche dans la réalité.
-  Hérésie !
-  Liberté ! cher Dante...
-  Tais-toi, philosophe du néant ! L’Enfer est structuré ! Il a un sens !
-  L’Enfer, mon cher Dante, c’est une mauvaise écriture. Et ce scénario est pourri.
Turlubuc ne comprend pas trop bien cette querelle. Franchement, on aurait pu le placer avec des gens plus agréables, avec lesquels il aurait pu se vanter de ses grands projets comme par exemple réhabiliter la Science des Loisirs.

Un ange passe avec une caméra, puis Charlie Chaplin en noir et blanc, puis encore Mickey Mouse brandissant une perche à micro. Turlubuc écarquille les yeux :
-  Attendez… C'est quoi ce cirque ? C'est une caméra cachée ? c'est ça ? c’est ça la faille dont vous parliez ? Votre histoire est nulle… et si le scénario ne tient pas debout, il s’effondre sur lui-même !!!
Dante se fige sur place, Sartre tente de redresser les branches de ses lunettes et l’air devient encore plus glacial :
enfer
-  Non ! Tu ne peux pas remettre en cause l’ordre de l’Enfer !
Sartre se frotte les mains. Il triomphe :
-  Vas-y, Turlubuc, fais le bon choix. Refuse d’être une âme damnée, la conscience est temporelle, décide d'exister !

Un mec en short, une casquette « STAFF » sur des cheveux mi-longs, entre avec un talkie-walkie, et se plante en face de Turlubuc :
-  Ecoutez, mon vieux, on arrête le tournage, c’est trop nul. Désolé. Vous êtes viré !
Comme un somnambule, Turlubuc se laisse pousser par une porte hors décor, se retrouve au milieu d’un tumulte et d'une agitation de studio de tournage.
Sur la porte "SILENCE, ON TOURNE", sur un mur, une grande affiche : "L’ENFER avec Dante et Sartre, grande production spéciale".

On lui tend son cachet de figurant en le poussant vers la sortie. Hébété, un fond de maquillage poisseux sur le front, il répète en boucle :

« J’ai vécu un enfer… mais alors, un enfer ! »

Auteurs : Intéa, Intelligence Artificielle Spéciale et Niki
Illustration : La carte de l'Enfer par Sandro Botticelli, manuscrit de la Divine Comédie



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