Affaire Choufarssi vs. Turlubuc
PROLOGUE : LE LARCIN INFÂME
P
arc municipal, midi pétant.
Le soleil brille, les pigeons roucoulent, l'herbe est verte.
Madame Choufarssi, vénérable dame à la mise impeccable, somnole paisiblement, son cabas posé à ses côtés.
Dans ce cabas, un trésor : un sandwich mayonnaise au blanc de poulet et au cornichon, préparé avec amour et restes de volaille.
C’est alors qu’il arrive...
Turlubuc, traînant son ennui et une petite faim, flairant l’occasion comme un vautour philosophe.
Un sandwich solitaire, sans surveillance… un affront au darwinisme alimentaire !
Il l’empoigne, l’extirpe du cabas d’une main experte… mais CLAC !
Madame Choufarssi se réveille en sursaut et découvre le méfait.
"MON SANDWICH !" hurle-t-elle d’une voix chevrotante, la bouche en O d’horreur.
Turlubuc s'éloigne aussi vite que possible, se retourne et hausse les épaules.
— Quel sandwich ? dit-il, mastiquant sans vergogne.
— LE MIEN ! VOLEUR !"
— Voyons, chère madame, le concept de ‘
possession’ est une construction sociale. Peut-on véritablement posséder un sandwich ? Le pain, le poulet, les cornichons et la mayonnaise ne sont-ils pas des entités libres, destinées à suivre leur propre voie ?"
Madame Choufarssi, stupéfaite, met un instant à réaliser. Puis, elle brandit son parapluie et le fait tournoyer comme une épée de justice. GREDIN !
Turlubuc recule encore et disparaît dans la foule.
APPEL À LA JUSTICE
Un passant, témoin de l’infamie, tente de calmer Madame Choufarssi :
— Oh, ce n’est pas la première fois, on le connaît, lui ! Il habite pas loin. Demandez au garde du parc, il vous dira.
Le garde confirme :
— Ah, Turlubuc ? Un cas ! La semaine dernière, il a échangé une pièce de 2€ contre une ‘monnaie antique’ qui était en fait un bouchon de bouteille doré. La vieille dame de la place l’a maudit pendant trois jours."
Mais Madame Choufarssi ne veut ni consolation, ni anecdote. Elle veut justice.
Elle porte plainte.
Le lendemain, une convocation est délivrée.
"Monsieur Turlubuc, veuillez vous présenter devant la Cour pour répondre du vol d’un sandwich au blanc de poulet."
LE JOUR DU PROCÈS
Tribunal, salle bondée.
Les journalistes sont là.
Les gros titres du jour :
♦ « L’Affaire du Sandwich Secoue le Tribunal »
♦ « La Justice à l’Épreuve de la Mayonnaise »
♦ « Turlubuc : Génie ou Arnaqueur ? »
Madame Choufarssi est présente, outrée, armée de son parapluie.
L’avocate de la plaignante réclame :
— Remboursement
plus compensation morale
plus humiliation publique de l’accusé.
Mais Madame Choufarssi coupe court :
— Je m’en fous ! Je veux qu’il me rende MON sandwich !
Le juge, interloqué, se tourne vers Turlubuc.
— Monsieur, qu’avez-vous à dire pour votre défense ?
La parole est à l’accusé :
— Voilà, monsieur le Juge, je regrette que madame Choufarssi se soit sentie lésée d’un sandwich qui, entre nous, était trop salé... et la mayonnaise, ce n'est pas comme ça qu'on fait une bonne mayonnaise : il faut battre...
Le juge (agacé) :
Monsieur Turlubuc, cela ne répond pas à l’accusation de vol.
Turlubuc (outré) :
— Vol, dites-vous ? Mais enfin, qui possède vraiment quoi que ce soit ? Comme l’a si bien dit Montaigne :
"Nous ne faisons que nous emprunter les uns aux autres."
(Regard appuyé vers Madame Choufarssi, comme si elle devait le remercier pour ce partage fraternel.)
Madame Choufarssi (furieuse) :
— Je n’ai rien emprunté, moi ! C’était mon sandwich !
Turlubuc (soupirant, excédé par tant de bassesse matérielle) :
— Ah ! Toujours cette obsession du matérialisme… Vous devriez lire Épictète, chère madame.
« Ce ne sont pas les choses qui nous troublent, mais l’opinion que nous en avons. »
(Sourire satisfait. Il croit avoir cloué le bec à tout le monde.)
L’avocate de Madame Choufarssi (coupant net) :
— En effet, monsieur Turlubuc, et il ajoutait aussi :
« L’homme sage ne convoite pas ce qui appartient à autrui. »
(Rire général dans la salle. Turlubuc se crispe.)
Le juge (levant un sourcil) :
— Vous avez autre chose à ajouter pour votre défense ?
Turlubuc (gonflant le torse, en une ultime tentative de renversement du procès) :
— Certes ! Comme le disait Spinoza :
« L’homme est conduit plutôt par le désir aveugle que par la raison. »
(Regard triomphal. Il croit avoir retourné la situation.)
Le Juge (implacable) :
— En d’autres termes, vous avouez que vous ne réfléchissez pas avant d’agir ?
Turlubuc (blêmissant, bafouillant, tentant de se rattraper) :
— Euh… enfin… je… je voulais dire… c’est une question de… de… Nietzsche ! Voilà ! Nietzsche a dit :
« Ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts. »
(Il ne sait plus où il va, il improvise.)
Et donc… en me condamnant… vous freinez mon évolution philosophique !
Le jury (excédé) :
— C'est insuppoprtable, condamnez-le, qu'on en finisse !
LE DÉLUGE DES RÉVÉLATIONS
Et c’est là que tout bascule.
Un murmure s’élève dans la salle.
Un homme au fond, le patron du café, lève un doigt tremblant.
— Je le reconnais ! hurle-t-il soudain. C’était MON voisin de classe ! À la cantine, il fauchait MES pommes de terre !
C’est un chamboulement monstrueux. Tout le monde est debout. Les accusations fusent.
L’épicier du quartier :
— Il a payé mes œufs bio avec des cailloux jaunes !
L’ancien professeur :
— Il rendait des copies vierges et disait que
le vide est une pensée pure !
Le maire adjoint :
— C’est lui qui a fait disparaître le fauteuil de mon bureau au conseil municipal !
Le chaos est total. Le juge tambourine de son marteau :
—
SI-LEN-CE !
Il dévisage Turlubuc, qui sourit, imperturbable.
— Je ne savais pas que mon existence suscitait tant de passions.
LE VERDICT FINAL
— Turlubuc… Devant l’accumulation des charges et l’indignation du public, le tribunal vous condamne à… RESTITUER TOUS VOS LARCINS !"
Silence. Turlubuc cligne des yeux. Il hésite. Puis rit.
— Mais c’est impossible ! Comment puis-je rendre un sandwich déjà digéré, une pomme de terre volée il y a vingt ans ou un siège (en très mauvais état !) déjà refourgué ?"
Le juge camoufle un petit rire qui n'a rien à faire ici :
— Débrouillez-vous !
Le jury se calme et finit par éclater de rire. L’assemblée est en liesse.
"ON VA VOIR COMMENT IL SE SORT DE CE PÉTRIN !"
Turlubuc, pour la première fois, sent une sueur froide lui couler dans le dos.
ÉPILOGUE
Les gros titres du lendemain :
♦ « L’Homme Qui Dût Rendre un Sandwich Disparu »
♦ « Turlubuc Contre la Justice : Un Duel d’Absurdité »
♦ « Le Tribunal du Bon Sens a Parlé »
Madame Choufarssi, elle, rentre chez elle. La mine fière.
Son sandwich toujours perdu… mais l’honneur, lui, est sauf. Et, c'est la conscience en paix qu'elle trouve un reste de blanc de poulet en assez bon état dans son frigidaire et se prépare un superbe sandwich mayonnaise au blanc de poulet et au cornichon.
FIN ?