Être un frayer :
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Dès les premières heures de sa naissance, bébé Bollog apprend que pour survivre au sein
de notre dure société il ne faut surtout pas être une "bonne poire". Au jardin d'enfant déjà, il en entend parler. "- Veux pas donner les cubes à Lili ! se fâche le petit Bollog. (Lili est la petite peste toute blonde qui adore vous éclabousser de sa grenadine.) - Allez, mon chéri, dit la maîtresse. Si tu lui donnes les cubes, tu auras un chocolat. Du chocolat ! Hum ! Ce qu'il préfère ! - Bon, veux bien !" Quand il tend la main pour recevoir son chocolat, on ne lui remet que sa portion vitaminée qui a un goût de vieux poisson mité : "Mange ça ! C'est bon pour toi !" Les autres mioches le huent pour sa faiblesse : "Hou ! Quel frayer ! (quelle poire !) Il a cru au truc du chocolat !" Au lycée, puis pendant son service militaire, le jeune Bollog apprend que pour être un homme il ne faut surtout pas être une poire ! Il lui est arrivé une fois d'accomplir pendant toute une journée des exercices en portant le sac de ravitaillement confié à son copain Pierrot car Pierrot s'était plaint qu'il souffrait des lombaires. Bollog a eu pitié de lui - un moment de faiblesse, probablement... Il a chargé son sac en plus du sien. Pendant que son copain marche à côté de lui d'un pas léger et les mains dans les poches, Bollog, le dos courbé, le cou cassé et les reins hachés, souffre et ahane... Il finit l'entraînement sur les rotules, dans un si piteux état qu'on l'emmène à l'infirmerie. Le médecin qui l'examine lui apprend que son dos a été mis à mal : "Il vous faudra surveiller votre colonne vertébrale dorénavant..." Ce fut le dernier acte charitable de Bollog... Le jeune poulet est devenu un coq suffisant à la crête dressée en pointes et au plumage lisse et raide. Hautain, bouffi d'orgueil, il a retenu une leçon coupée et cousue à ses mesures. Plus question pour lui d'être serviable : gentillesse et complaisance sont définitivement reléguées au panier... Il se gonfle de mépris et d'arrogance et étale un égo au zénith. Qu'importent les autres, lui, Bollog, leur montrera désormais qui il est ! Alors, depuis, si quelqu'un lui demande, ose lui demander, le moindre service, Bollog se méfie : "Mais qu'est-ce qu'il croit celui-là ? Que je suis une poire ? Je ne suis le frayer de personne, moi !" Bollog en fera sa devise. Sa femme lui demande de faire quelques courses en rentrant, il refuse : "Je ne suis pas une poire !" Son boss lui demande de faire des heures supplémentaires car deux membres du personnels sont malades, il refuse : "Je ne suis pas une poire !" Il est en voiture ; un piéton, un vieux monsieur, lui fait signe qu'il voudrait traverser la rue et lui demande de le laisser passer, il refuse : "Je ne suis pas une poire !" Un conducteur veut le doubler, il refuse : "Je ne suis pas une poire !" Un autre conducteur a la priorité et tente de passer, il refuse : "Je ne suis pas une poire !" Les ambulanciers veulent prendre en premier l'autre conducteur, il refuse : "Je ne suis pas une poire !" Les chirurgiens décident d'opérer d'abord l'autre conducteur, il refuse : "Je ne suis pas une poire !" Au cimetière, les gens des pompes funèbres veulent l'enterrer, il refuse : "Je ne suis pas une poire !" Mais plus personne ne l'entend... |